Intervention de d’Anne BRENON à Aragon avec les Compagnons de Paratge le 9 octobre dernier

27 octobre 2010

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LE PAIN DE LA SAINTE ORAISON (le pain suprasubstantiel des cathares), par Anne Brenon (lu par Jean-Louis Gasc)

En plein coeur de notre Moyen Age occidental (XIIe-XIVe siècles), voir attestée une liturgie de fraction et bénédiction du pain, rappelant fortement des pratiques de l’Eglise primitive, et sans attache avec la théologie de la transsubstantiation eucharistique alors en cours de cristallisation (concile du Latran, 1215), n’est pas sans poser questionnement. C’est pourtant le fait, en Italie et dans les pays d’oc du moins, de la forme de religiosité chrétienne dénoncée, combattue et peu à peu éliminée comme hérésie par l’Eglise romaine médiévale, et que l’on connaît aujourd’hui sous le nom générique – bien qu’assez inapproprié – de « cathare ». Les intéressés eux-mêmes, organisés en contre Eglises, sous l’autorité d’évêques ordonnés, prétendaient à la filiation apostolique et ne se donnaient d’autre nom que chrétiens ou apôtres. Leurs fidèles appelaient ces religieux dissidents de bons hommes et de bonnes femmes. La revendication cathare nous reste paradoxale : évangélique, elle développait contre l’Eglise de son temps, militante et théocratique, une critique fondamentale ; rationaliste avant la lettre, elle raillait le caractère « superstitieux » de son culte des saints, des reliques et des miracles, dénonçait ses illusoires magies eucharistiques ; archaïsante, elle n’était pourtant pas sans incarner, contre l’Eglise romaine réformatrice, une sorte de force de résistance chrétienne, que ce soit en matière de liturgie baptismale, d’organisation ecclésiale ou de tradition d’exégèse néotestamentaire. La pratique du « pain de la sainte oraison » en constitue un indéniable témoin.

On sait l’importance que les bons hommes accordaient au Pater, la prière donnée par le Christ à ses apôtres. Leur rituel indique qu’ils devaient la dire, en particulier, au début de chaque repas. Ce rite est à mettre en relation avec la pratique de la bénédiction du pain, à leur table communautaire. Pèire Autier indique ainsi qu’ils appelaient leur pain bénit « le pain de la sainte oraison ». Par recoupement de nombreuses sources, on connaît avec une certaine précision ce geste. Au début de chaque repas, le plus âgé des bons hommes ou bonnes femmes présent(e)s prenait le pain dans un linge blanc, contre son épaule gauche, et le bénissait de la main droite en prononçant sur lui des paroles rituelles, avant de le rompre et de le partager entre les convives, religieux et croyants, qui le recevaient en disant : « Benedicite, senher ». Parmi les paroles de la bénédiction, figuraient une ou peut-être deux récitations du Pater ainsi que, aux dires du jeune bon homme Jaume Autier, le rappel des paroles de l’Evangile de la dernière Cène – celles que prononce le prêtre à l’autel au moment de la consécration. Mais, précisaient les bons hommes à l’intention de leurs croyants, le pain qu’ils bénissaient ne se transformait pas en corps du Christ, ainsi que les prêtres le prétendent mensongèrement, il devenait simplement du « pain bénit ».

Cette pratique de bénédiction du pain à leur table, attestée déjà chez certains groupes hérétiques du XIe siècle, constitue incontestablement l’un des rites archaïsants qui émaillent les liturgies cathares. On peut en effet y voir, en un temps où l’Eglise réformatrice fixait le dogme de la transsubstantiation eucharistique, une survivance de la pratique de la Fractio panis, bénédiction et partage du pain rituellement pratiqués au début de l’Agapé – ou repas fraternel des premières communautés chrétiennes. La symbolique exprimée par les bons hommes est celle de la mission apostolique : ce pain est celui de la parole de Dieu à partager entre les hommes. Cette tradition d’interprétation est ancienne, car le Nouveau Testament l’a héritée déjà de la « vision du livre » qui figure dans Ezéchiel (3, 1-4) – le rouleau des paroles de Dieu, que le prophète doit manger avant de les rapporter au peuple d’Israël. La précise formulation de « Pain de la sainte oraison » est à mettre en relation avec la lecture « pain suprasubstantiel », conforme à la leçon de l’Evangile de Matthieu (6, 11), qui illustre la version du Pater attestée dans les rituels cathares. Le pain bénit des bons hommes se situe aux frontières du sacré.

L’oraison dominicale, ou « sainte oraison », est en effet la prière fondamentale des religieux dissidents dits cathares. S’identifiant à des « apôtres », constituant la vraie Eglise apostolique, ils se considérent comme les détenteurs légitimes du pouvoir de dire la prière au Père céleste, confiée par le Christ à ses seuls disciples. Le Pater fait ainsi partie intégrante de leur rituel. Dans cette optique, adressée directement à Dieu, cette prière ne peut être prononcée que par un chrétien baptisé et ordonné, successeur des apôtres. C’est pourquoi leurs croyants, simples laïcs, ne la disent pas – mais se bornent à demander aux chrétiens de prier Dieu pour eux (rite du Melhorier) et à prononcer quelques paroles pieuses, comme des Benedicite.

La « tradition de la sainte oraison », c’est-à-dire le pouvoir – et le devoir – de dire le Pater, est transmis aux novices avant leur consolament, en une cérémonie distincte. Certains textes du XIIe siècle, ainsi que les fragments conservés des rituels bogomiles, indiquent que cette première cérémonie, sanctionnant une première étape de noviciat et conclue par une première imposition des mains, peut se dérouler un certain temps avant l’ordination proprement dite. En temps de persécution, comme dans le cas du consolament aux mourants, les deux rites se succédent directement. Le rituel cathare de Lyon précise que le chrétien devra désormais dire le Pater, en toutes circonstances de sa vie, « de jour comme de nuit, seul ou en compagnie », particulièrement avant chaque repas. Rituels cathares et bogomiles indiquent que des récitations collectives du Pater, par « doubles », voire par « sixaine », jalonnent également la liturgie du consolament .

Telle que décrite dans les rituels la transmission de la sainte oraison au futur chrétien s’accompagne de commentaires de chacune de ses pétitions successives. Deux de ces « gloses du Pater » nous sont parvenues. Celle développée dans le rituel occitan de Dublin, en particulier, porte la marque d’une culture théologique élaborée. Les mêmes livres conservent des copies – toujours en latin, même en contexte occitan – du texte du Pater utilisé par les dissidents : achevé par la doxologie ancienne « car à toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire, dans les siècles des siècles, amen », le Pater cathare adopte la version, parfaitement orthodoxe, de l’évangile de Matthieu : « donne nous aujourd’hui notre pain suprasubstantiel », au détriment de la version : « pain quotidien » figurant dans l’évangile de Luc. Ce choix est particulièrement représentatif de l’atmosphère spiritualiste d’ensemble de l’exégèse néotestamentaire cathare, en particulier de leur lecture dualiste des Ecritures chrétiennes.

Partager le pain immatériel de la parole divine n’équivaut pas à partager un « pain quotidien », fruit du travail et garant de la vie des hommes et de leur société terrestre, en « ce monde dont Satan est le prince ». L’interprétation spiritualiste que les théologiens cathares donnaient à la pratique quotidienne de leur simple pain bénit, se rapprochait en fait de la notion de communion en Dieu – alors même qu’ils repoussaient, comme matérialiste, toute idée de transsubstantiation eucharistique. Ce qui ne les empêchait pas de partager le pain qu’ils bénissaient, ni Guilhem Bélibaste d’affirmer que les bons croyants  étaient ceux qui partageaient avec les autres tout ce qu’ils avaient, à commencer par leur pain….

Anne Brenon

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