Intervention de Jean-Louis Gasc à Aragon avec les Compagnons de Paratge le 9 octobre dernier

22 octobre 2010

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LE PAIN QUOTIDIEN AU TEMPS DES CATHARES par Jean-Louis Gasc

Introduction

 

« Le Bon Homme Guilhem Bélibaste me répondit : «  Arnaut, cela ne se passe pas entre nous comme tu le crois. Si j’ai du pain et que tu n’en aies pas, je dois le partager avec toi, et réciproquement. Celui qui a ne doit pas laisser autrui dans le besoin. Nous te donnerons du pain que nous avons ici, il n’est pas nécessaire que tu en achètes. » Prenant alors une miche, il la bénit…et m’en donna la moitié. »

 

Entre ciel et terre, le pain et le vin partagés marquent la rencontre  entre les hommes  le  travail de la terre et de la volonté de Dieu.  Pain béni ou corps du Christ ? le pain et le vin  incarnent la vie et son futur. Entre orthodoxie et hérésie, le pain qui nourrit l’âme est aussi un  cheminement vers le Salut et la connaissance du Père. Si la transsubstantiation marque, pour les uns, le mystère de la transformation du pain et du vin en corps et sang du Christ supplicié et mort pour nous sauver du péché, pour les autres, pour  l’hérétique, le bon homme ou la bonne femme « cathare »,  le pain reste le symbole de la parole du Christ ,  cette parole qui lorsqu’elle est partagée réveille l’âme pour la conduire et la guider vers le Salut. A travers les sources, notamment celles de la croisade, le pain apparaît comme un arbitre, il incarne la volonté de Dieu. La justice divine  se situe généralement du côté de ceux qui en disposent à volonté et, quand ce n’est pas le cas, c’est pour montrer le courage du serviteur de Dieu (Simon de Montfort) qui n’ose pas rentrer dans sa tente car il n’a plus de vivres et en éprouve de la honte.

 

Quand avec l’Inquisition, le pain ne sera donné que  « rarement » aux prisonniers, cette punition est considérée comme salvatrice et pure pénitence. Dieu sait donner du pain en abondance à son peuple lorsqu’il est fidèle, à ses soldats et à ses inquisiteurs. Malheur à ceux qui sont coupables de s’être égarés au delà des dogmes ou des évangiles. Dieu punit et récompense… Le pain c’est la monnaie du pouvoir, des pouvoirs…

 

Les sources du catharisme étant variées et de masse importante, nous observerons par une série de témoignages, depuis les chroniques de la croisade  jusqu’aux  registres d’Inquisition, comment apparaît et quel rôle tient le pain dans les sources. Entre le salut et la pénitence. le pain incarne-t-il aussi la Liberté ?  En tous cas, partagé, il est source de fraternité.

 

 

1/ Le pain au temps de la croisade

 

« Ils enseignaient publiquement que l’eau du Saint Baptême ne différait pas de l’eau courante ni l’eucharistie d’un pain à usage profane, que le corps du Christ, eût-il la dimension des Alpes aurait été depuis longtemps consommé et réduit à néant. »

 

Pendant la croisade contre les Albigeois le pain est souvent cité, à côté du vin d’ailleurs. Lorsqu’il semble abondant, on est souvent  du côté des vainqueurs, et d’une juste cause. et lorsqu’il vient à manquer, comme le vin et l’eau, on est souvent du côté des vaincus. En 1209, par exemple, lors du siège de Carcassonne, Pierre des Vaux de Cernay  considère comme un miracle que le pain :

 

« … était en telle abondance qu’on le vendait à vil prix. »

 

 

Guilhem de Tudèle dans la Canso, évoque aussi l’abondance du pain en soulignant que :

 

« (…) les vivres furent en telle abondance que l’on donnait trente pains pour un denier monnayé. »

 

Et puis l’eau vient à manquer et Carcassonne tombe. Les habitants partent, sans rien n’emporter avec eux : «  que leurs propres péchés. »

 

Un an plus tard, en 1210, Simon de Montfort assiège la redoutable forteresse de Termes. C’était une place très forte et bien pourvue en vivres :

 

« (…)  de la viande fraîche et du lard salé du vin et de l’eau pour boire et du pain à foison.

 

Vianda an assatz, carn fresca e bacon Vi e aiga per beure e pa a gran foizon. »

 

Par contre, c’est l’assiégeant qui va manquer de vivres : En plein coeur du Termenès, les ressources ne devaient pas être très importantes et en terre hostile les convois de vivres devaient être fortement escortés.

 

Pierre des vaux de Cernay présente, à son habitude,  un Montfort héroïque :

 

«  Entre temps, le noble comte de Montfort souffrait d’une détresse si grande et si pressante, que très souvent il n’avait rien à manger : le pain même faisait défaut à plusieurs reprises : nous le savons de source sûre, il lui arriva de s’absenter volontairement quand approchait le moment des repas et , de honte, il n’osait rentrer sous sa tente parce qu’il était l’heure de manger et qu’il n’avait pas seulement du pain. »

 

Et puis Termes capitule, les chroniques précisent que  le vin y était encore abondant  et que les défenseurs de la place en avaient encore assez, pour deux ou trois mois…

 

En 1211, les problèmes de ravitaillement se poursuivent  pour les occupants : les croisés finissent au siège de Toulouse par manquer de pain. Pendant quinze jours ils ravagèrent les vignes. On sait qu’ils mangeaient alors des fèves mais aussi les fruits des arbres,  « quand ils pouvaient en trouver. »

 

Dans la chanson de la croisade, on précise la cherté du pain : un pain pour un court repas, valait bien deux sous.  Soit 24 deniers, soit 25 à 26 grammes de monnaie d’argent. Dans la note de chronique de Pierre des vaux de Cernay , il est précisé que cela ferait un pain 720 fois plus cher qu’au siège de Carcassonne. Mais méfions nous des chiffres…

 

Toujours en 1211 cette fois-ci  dans Castelnaudary assiégée  par le comte de Toulouse, les hommes de Montfort trouvent le temps d’aller faire les vendanges en dehors de la ville,

 

« (…) malgré les ennemis qui les enviaient… »

 

Au cours de ce siège,  le comte de Foix intercepte à Saint-Martin Lalande un convoi de vivres destiné à Simon de Montfort :

 

«  Un grand convoi  de vin et de froment, de pain cuit et d’avoine pour les assiégés »

 

Mais le pillage du convoi et du champs de bataille par les routiers entraîne la défaite du comte de Foix et de ses hommes.

 

A Pamiers les hommes de Saverdun  qui assiègent la ville la privent de pain et de vin , les principales denrées venant de l’extérieur. Le chroniqueur précise aussi que les vendanges n’ont pas été faites depuis plus d’un an…

 

Le pain, le vin sont très souvent associés dans les sources que ce soit celles de la croisade où il est question de la nourriture et des vivres pour des armées entières, ou plus tard, lorsque sous l’Inquisition on porte quelques vivres à un parent clandestin, à un ami hérétique.

 

La guerre empêche les récoltes, elle est aussi  une guerre économique.. mais si l’on détruit les récoltes comment s’approvisionner soi même ? En 1212 lors du siège de Cahuzac Simon de Montfort piétine et ses chevaliers doivent ou se battre et ne pas être approvisionnés, ou escorter leurs convois de vivres et ne pas se battre… Finalement la situation devenant intenable, à la veille de Pâques, Montfort  et sa chevalerie sont obligés de se retirer à Albi.

 

Un an plus tard, en 1213, à Muret, Pierre des Vaux de Cernay précise qu’il n’y avait pas assez de vivres « pour suffire aux nôtres fut-ce un seul jour…. ». Au contraire, le chroniqueur de La Canso indique que les troupes de Simon de Montfort trouvèrent en suffisance : « pain vin et viande. »

 

Le jeudi de Muret, le 12 septembre, c’est la foi et surtout la stratégie des croisés de Montfort qui  à 800 contre plusieurs milliers finit miraculeusement par l’emporter. (La chevalerie lourde de Simon de Montfort a enfoncé les lignes ennemis qui  n’ont semble-t-il pas chargé.  « Ce fut un grand désastre… »

 

Deux ans plus tard, en 1215, au concile du Latran, le comte de Foix  rapporte au pape qu’il a livré son château et, le décrivant, associe la puissance de ses remparts à l’abondance des vivres : il cite d’abord   le pain, et le  vin,  puis de la viande et du blé, « ainsi que de l’eau limpide et agréable sourdant du rocher. »

 

En 1216 l’abondance de vivres semble changer de camps. Dans le château de Beaucaire les hommes ne Montfort n’ont plus rien « les chevaux mangent leur bois » (auquel ils étaient attachés) tandis que pour  leurs assaillants, « l’on se serait cru en terre promise. » Les hommes du jeune Raimond de Toulouse  et les habitants de Beaucaire « disposaient en abondance  de bœufs et de vaches, de porcs, de moutons,  avec  aussi des oies, des poulets, des perdrix, des chapons, d’autres venaisons, du blé, de la farine et du vin de Genestet. » Martin Chabot précise que ce vin était le meilleur cru du vignoble du terroir de Beaucaire, récolté sur les coteaux du quartier du Grès. Le phylloxéra en a détruit les ceps au XIXe siècle. (Il serait intéressant qu’un des spécialistes ici présents nous dise si ce cépage existe encore…)

 

Quand Simon de Montfort arrive à la rescousse de sa garnison assiégée dans le château de Beaucaire, il fait couper les oliviers,  tandis que les français assiégés dans le donjon n’avaient « ni pain, ni vin , ni blé. » Puis les défenseurs brandissent au dessus du donjon des nappes et une bouteille transparente pour montrer qu’ils n’avaient plus de vivre : « qu’ils ont mangé tout leur pain et bu tout leur vin… »

 

Deux a ns plus tard,  face à Toulouse qui résiste, Foucaud de Berzy conseille à Simon de Montfort de construire une nouvelle Toulouse : car, pense-t-il  : « De notre côté sera l’avantage ; de partout nous viendront des hommes et le ravitaillement.

 

« Le pain, la viande, le blé et l’argent monnayé et les redevances, les étoffes et les vêtements, les matériaux, les marchandises, les vendeurs et les acheteurs…le poivre, la cire, le girofle et le piment… »  (le pain vient en tête de cette description de richesses….)

 

Le siège dure deux ans… Lors d’une crue il est fait mention des moulins « pariers ». Les uns étaient installés sur des bateaux ou pontons de bois et les autres sur la berge. L’eau était canalisée par des rangées de pieux formant un barrage…païchèra. » (Note de la Canso).

 

Le 25 juin 1218 Simon de Montfort meurt.

 

A Toulouse on crie :

 

« La Joie ! car Dieu est miséricordieux Paratge resplendit à jamais…. »

 

D’habitude je raconte plus volontiers l’allégresse du récit de l’Anonyme dans la chanson de la croisade, mais reconnaissons que l’épisode de la dernière hostie de Simon de Montfort par Pierre des Vaux de Cernay n’est pas mal non plus.

 

« Dès la sortie des ennemis, un messager rejoignit le comte qui entendait la messe, il le supplia de secourir les siens sans tarder. L’homme plein de dévotion répondit : « Laisse-moi auparavant entendre les divins mystères et regarder le Sacrement de ma rédemption. «  Il parlait encore lorsque paru un second messager qui lui dit : «  Vite, vite, le combat augmente, les nôtres ne peuvent tenir plus longtemps. » L’homme très chrétien répliqua : « Je ne sortirai pas avant d’avoir vu mon rédempteur. «  Comme le prêtre élevait l’hostie comme de coutume, cet homme plein de dévotion s’agenouilla et tendit les mains vers le ciel en disant : «  Maintenant, Seigneur, laissez selon votre parole, votre serviteur s’en aller en paix, puisque mes yeux ont vu le sauveur qui vient de vous. Et il ajouta : «  Partons et mourrons, s’il le faut, pour celui qui daigna mourir pour nous. »

 

Un an plus tard, les toulousains s’apprêtent une nouvelle fois à résister au futur Louis VIII. Les consuls précisent qu’ils pourvoiront au ravitaillement des chevaliers et des sergents qui garderont la ville : Nous leurs donneront une bonne nourriture précisent-ils :

 

« De pain, de viande de bon vin des celliers, d’avoine et d’orge (pour les chevaux), de poivre, de cannelle et de fruits des fruitiers. »

 

(Fin de la Canso.)

 

Quelques années plus tard, avec la paix et la défaite de 1229, l’Eglise cathare, entre clandestinité et résistance, Elle va connaître de nouveaux persécuteurs. A partir de 1233 l’Inquisition, confiée aux ordres mendiants, va imposer un ordre nouveau : celui d’une délation systématisée. Cette persécution va engendrer un autre type de sources : les confessions devant les tribunaux d’Inquisition sont une porte ouverte sur la vie quotidienne.

 

 

2/ Le pain au temps de Montségur

 

« J’ai plusieurs fois acheté pour les hérétiques du pain, du  vin des poissons et autres victuailles, avec leur argent, et des étoffes de lin de même. »

 

Pierre Flairan est un fidèle, il est le barbier qui taille la barbe et pratique des saignées, il est celui qui passe à Montségur aiguiser ciseaux et rasoirs, il achète des vivres, il confie son argent à l’Eglise cathare de Montségur et il sait son argent entre de bonnes mains. Pierre Flairan est un bon croyant et, toute sa vie durant, avec sa soeur Maurine, ses parents et amis, il a aidé les Bons hommes et les bonnes femmes, il les a « adorés » et a mangé le pain qu’ils bénissaient….

 

Dans le pays de Mirepoix, dans la région de Montségur  l’Eglise cathare est très soutenue, c’est une affaire de famille : Isarn de Montserver promet de donner aux Bons hommes cent sous Toulza si sa mère mourrait et s’il récupérait sa terre…. Si sa mère réchappait de sa maladie, il promit de l’approvisionner chaque année en lui donnant un demi muid de froment et un demi muid de vin pur à la mesure de Mirepoix…

 

Pèlegrine son épouse, désormais veuve,  se souvient en 1245 avoir envoyé des fougasses et du vin aux Bons hommes et Bonnes femmes de Montségur..

 

Dans les legs que l’on peut faire en se donnant à l’Eglise cathare on trouve aussi  une vigne que donne Pierre Roger de Mirepoix le vieux à l’Eglise cathare de Mirepoix…

 

A partir de 1232, le pic de Montségur, qui avait depuis de nombreuses années été un refuge sûr pour la noblesse hérétique, devient la tête et le siège de l’Eglise cathare persécutée. Entre ciel et terre, croyants et passeurs, sergents d’armes et chevaliers faydits partagent leurs vies aux côtés des Bons hommes et Bonnes femmes,  des religieux et religieuses cathares. On compte à Montségur une population d’environ 400 personnes pendant le siège et un site fréquenté par les cathares pendant  une quarantaine d’années. Dès le début de la « fondation de Montségur » Arnaud Roger de Mirepoix porte à sa mère :

 

« Fournière et aux autres bonnes femmes du pain, du vin, du poisson et autres choses à manger. »

 

Azalaïs la fille de Fournière de Péreille,  qui, consolée, était  restée trois ans et demi « hérétique » avant de se marier,   se souvint devant l’Inquisiteur frère Ferrer que,  chaque jour,  elle mangeait avec ses compagnes le pain béni par ses dernières. Son retour au monde ne lui a pas fait perdre sa foi pour autant. Très vite Montségur devient un lieu sûr, c’était sa vocation, mais il fallait nourrir la population, d’un côté les Bons hommes et Bonnes femmes qui y résidaient en permanence et travaillaient de leurs mains, fabriquaient des pourpoints, des bonnets, et de l’autre côté les hommes d’armes et leurs familles ceux qui les défendaient et pourvoyaient au quotidien.

 

Des alentours de Montségur, de Queille, de Massabrac, de Villeneuve, de Lavelanet, de Montferrier, de Laroque d’Olmes, des marchands portent et vendent des « victuailles » « du blé et du vin… » aux hérétiques et aux autres du château… Mais la situation des habitants de ce village de haute montagne dépend aussi des récoltes et parfois le blé vient à manquer : l’hiver 1234 -1235 semble avoir été rigoureux. Une grande collecte est organisée pour subvenir aux besoins des bons hommes et bonnes femmes de Montségur, Bernard–Oth de Niort s’en est souvenu devant l’inquisiteur frère Ferrer en 1242 :

 

« Un jour Pons de Villeneuve et Isarn Bernard, passaient près de Laurac, ils m’envoyèrent chercher. Je sorti et leur parlai. Entre autres ce Pons de Villeneuve et Isarn Bernard me dirent qu’ils venaient de Montségur, qu’ils y avaient vu beaucoup d’hérétiques (parfaits) Bons hommes… et qu’ils n’avaient rien à manger. Si l’on n’y réfléchissait pas, ils ne pourraient vivre. (…) il fut décidé entre nous que Pons de Villeneuve et Isarn Bernard s’entendraient avec les croyants du diocèse de Carcassonne pour qu’ils aient du blé, et moi-même, Jourdain de Lanta, Raimond Unaud Junior de Lanta et Alaman de Rouaix nous nous entendrions avec les croyants du diocèse de Toulouse. Pons de la Tour le vieux donna aux hérétiques quatre setiers de froment et quatre d’orge, je donnais dix muids, et entre tous les chevaliers de Laurac dix muids et il y eu ainsi trente muids. Entre Jourdain de Lanta ; Raimond Hunaud et Alaman Rouaix, il y eut de quarante à cinquante muids et Pons de Villeneuve et Isarn bernard du diocèse de Carcassonne soixante muids. Après quoi ce grain ayant été réuni, Pons de Villeneuve fit porter ce grain en partie à Montségur comme s’il était au comte…. Il y a huit ou neuf ans… »

 

Au moins 120 muids de blé, cela devait bien pouvoir nourrir les deux cents bons hommes et bonnes femmes de Montségur pendant pas mal de temps… Rappelons nous du don d’un demi muid pour la Bonne Femme Braïda de Montserver. Si un muid de blé correspond à 150 kg , 75 kg de farine pour un an ce n’était pas beaucoup non plus….Mais combien pèse un muid de blé en comté de Foix au XIIIe siècle ? Est-ce bien la charge d’une bête de somme ?

 

Guilhem Tardieu de la Galiole est devenu un Bon homme au cours d’une maladie. Puis il est retourné au « monde » et a abjuré. Devant l’Inquisition il se souvient de sa vie d’hérétique et notamment des croyants complices qui aident l’Eglise cathare en lui achetant des vivres…

 

« Celui qui tenait la maison de Bernard de Congost nous acheta un setier de froment dont nous payâmes le prix, et nous emportâmes de ce froment chacun une émine, et vînmes avec ce froment à Montségur. Nous y restâmes huit jours.

 

Pierre Pélicier de Plaigne accompagne à plusieurs reprises les hommes qui portaient du blé à Montségur de la part de Pierre Roger….

 

Avant le siège, en 1242, pour éviter toute pénurie, Pierre Roger de Mirepoix n’hésite pas à descendre avec des Bons hommes du castrum  et quelques sergents d’armes, pour exiger dans les villages alentours qu’on lui vende du blé ou de la farine, des fèves, ou des légumes.

 

« Et quand ils trouvaient des gens qui ne voulaient pas leur vendre du blé ou de la farine, Pèire Roger et moi-même et tous les partisans du castrum prenions bon gré, mal gré ce blé ou cette farine, après quoi nous donnions ce que nous voulions…. »

 

Pierre Roger de Mirepoix savait par ailleurs se livrer à des razzias et autres rapines, allant un jour jusqu’à capturer cinq vaches à Laroque d’Olmes, pour nourrir sa garnison.

 

Pierre Gaubert de Gaja la Selve va à Montségur et  porte à Bernard de Mayreville et à ses compagnons une charge de blé. Deux ans plus tard il fait parvenir au même Bon Homme deux setiers de Froment.  Guilhem de Vallières emporte vers Montségur, avec sa jument, du blé, qu’il avait donné pour l’hérétication de sa mère.

 

Félipa, la femme de Pierre Roger de Mirepoix se souvient avoir souvent ravitaillé « les grands hérétiques du castrum », mais aussi sa grand mère :

 

«  Marquésia et les autres bonnes femmes cathares, avec du pain, du vin, des poissons, des légumes et autres choses à manger…. par ma demoiselle Raissague… »

 

Comment conserver le blé en haut de ce rocher calcaire ? Les archéologues de Montségur ont bien trouvé des citernes mais pas de silos, en tous cas pas du type de ceux que l’on voit à Montaillou par exemple… Le grain et la farine devaient être stockés dans des coffres, dans des sacs…Dans des jarres ?

 

Dans Montségur, la Bonne femme Guillelme d’en Marty est Fournière…. elle vit dans sa maison avec « sa compagne ». Lombarde, la fille de Bérenger de Lavelanet, lui a rendu visite comme elle va rendre visite fréquemment à Raimonde de Cuq, sa tante qui semble à la tête d’une communauté plus importante :

 

« Je suis souvent allée la voir avec ses compagnes et j’y ai souvent mangé du pain béni. »

 

« Item je suis allée souvent dans la maison du bon homme Pons Aïs pour moudre mon blé au moulin de cet hérétique…. »

 

Le moulin devait être un moulin à bras. Mais ce Bon Homme pouvait-il faire la farine pour tout le village ? On ignore aussi si  Guillelm d’en Marty était la seule personne disposant d’un four, sans doute pas, mais l’archéologie n’a rien dévoilé, sinon des maisons avec un foyer à même le sol.

 

En 1232, Montségur était devenu la tête et le siège de l’Eglise cathare, afin qu’elle puisse envoyer et défendre ses prédicateurs, mais dix ans plus tard, Montségur, désormais symbole de la résistance après l’exécution des deux inquisiteurs à Avignonnet, devient aussi la  « tête du dragon » qu’il va falloir trancher…

 

Le piège s’est refermé sur le village aérien, il faudra faire avec les réserves de vivres et l’eau de pluie des citernes… et Montségur a tenu , ainsi dix mois. Puis ce fut la trêve…, 15 jours de trêve…

 

Les défenseurs de Montségur vont être payés pour leur dévouement. Bertrand Marty  donne à tous les chevaliers et sergents du château de l’huile, du poivre et du sel. Les bons hommes qui vont bientôt mourir donnent des bourses, des bonnets ou des chaussures, un peu d’argent. Tandis que Pierre Roger de Mirepoix récupère, ou s’empare d’une grande quantité de blé et de cinquante pourpoints. Les Bons hommes et Bonnes femmes cathares, qui avaient là haut leurs ateliers, n’avaient plus besoin ni de blé ni de farine :

 

Guillaume Azéma de Vals « s’empare d’un coffre plein de froment qui était à la Bonne femme Raimonde de Cuq. A Montségur, dans sa maison, la Bonne Femme Baïssa bénit le pain et le partage une dernière fois avec ses compagnes, mais aussi avec les deux défenseurs venus les visiter à la veille du grand bûcher;  Gaillard du Congost et le fils du seigneur de Montségur, Jourdain de Péreille.

 

A l’aube du mercredi 16 mars 1244 ce fut le grand bûcher….

 

L’Eglise cathare de Montségur était morte et en voyant au loin la fumée qui montait au pied de la falaise blanche, les croyants de la plaine, les porteurs de blé et les passeurs d’hérétiques savaient sans doute bien que l’Eglise, leur Eglise, celle qui bénissait le pain sans dire que c’était le corps du Christ, était morte en ce monde et vivante au ciel.

 

Et pourtant elle survivra pratiquement un siècle notamment en Italie du nord. D’abord ce fut l’exil vers la Lombardie où les survivants des églises cathares occitanes se réfugient et se réorganisent. Les croyants font le voyage, avant de faire quelquefois des retours malheureux…

 

Le pain du faydit….

 

Amblard Vassal, chevalier faydit pour hérésie, rapporte d’Italie un peu de pain béni par l’évêque d’Albigeois en exil, Aimery du Collet. Peironelle et son mari Guilhem de Castanet, de Villefranche de Rouergue, en mangent avec joie.  Dans sa longue déposition devant les inquisiteurs Renoud de Plassac et Pons de Parnac, en 1278, le chevalier faydit, originaire de l’Albigeois, avoue avoir été un bon croyant, comme sa femme Ayceline, depuis seize années. A l’époque, il recevait un Bon Homme errant, Raimond Gauthier, accompagné par neuf ou dix faydits fugitifs pour hérésie, portant  des armes, « arbalètes, arcs, épées et couteaux». Puis, cité à comparaître comme un peu tout le monde sans doute, Amblard Vassal abjure devant l’inquisiteur dominicain de Castres, Guillaume Bernard.

 

Sept ans plus tard, au cours d’une fièvre où Amblard aurait perdu la raison au point de devoir être attaché, il reçoit le consolament, en quelque sorte malgré lui – du moins telle est sa défense devant son juge.. Capturé par l’Inquisition, alors qu’il était convalescent, il promet à l’inquisiteur, après lui avoir donné une caution de quarante livres, de dénoncer des hérétiques. Les faydits, Pierre de Roumégoux et ses compagnons, apprenant qu’il a été ainsi piégé par l’inquisiteur, le convoquent et lui proposent de partir en Lombardie. Amblard Vassal se refusant de livrer des Bons Hommes, prend la fuite avec eux : le voilà fugitif pour hérésie. Dans sa fuite, il perd contact avec son épouse. Sans doute privée de ses biens, Ayceline a dû fuir  de son côté, en emmenant ses filles. Elle confie son nouveau né à une bonne croyante cathare qui devient sa marraine, Guiraude Jourdan, à Caussade.  Quelque temps plus tard, revenu clandestinement au pays, Amblard Vassal cherche  à retrouver sa famille, longtemps en vain, puis un jour :

 

« Item, alors que je cherchais ma femme, fugitive, ledit Bernard de Roset me dit d’aller à Montpezat près de Montalzat auprès de Durand Durfour ou de sa femme Raimonde, car ils savaient et me diraient où était ma femme. J’y allai, et trouvai ladite Raimonde, femme de ce Durand, qui m’emmena jusque près du village de Montdoumerc, où  était ma femme avec ses filles. Et elles étaient là,  mendiant et demandant du pain. »

 

Caussade, Figeac,Villefranche de Rouergue, Montauban, partout on cache le chevalier faydit, partout on lui donne un peu de son bien, un goûter de pain de vin et de fromage, quatre bonnets. Un jour, comme tant d’autres fugitifs traqués, il gagne la Lombardie et n’en revient que pour se faire prendre. L’histoire ne nous dit pas comment Ayceline et ses filles ont pu ensuite survivre…

 

Pain relique, pain mendié mais aussi pain de pénitence et de douleur : Le pain de la douleur, c’est le pain  que l’on ne donne que rarement dans les cachots des prisons de l’Inquisition, comme la prison du  Mur  de  Carcassonne…

 

« Nous nous considérons comme opprimés du fait que,  contre l’usage et la manière habituelle de vos prédécesseurs dans l’Inquisition, vous avez fait une prison, qu’on appelle le Mur , et qu’il vaudrait mieux appeler l’enfer. Vous y avez construit de petites pièces pour torturer et maltraiter les gens de diverses sortes de tortures. Il en est qui sont si obscures et sans air, que ceux qui y sont ne peuvent discerner si c’est la nuit ou le jour :  ils y manquent en permanence d’air et de lumière. Dans d’autres cellules, les malheureux restent aux fers, tant de bois que de fer, et ne peuvent bouger. Ils font et urinent sous eux, et ne peuvent se coucher que sur le dos sur la terre froide. et ils restent longtemps dans ce supplice nuit et jour.  Dans les autres endroits de la prison,  on manque d’air et de lumière, mais aussi de nourriture, sauf le « pain et l’eau de douleur » qui ne sont donnés que très rarement. »

 

L’enfer, c’est le salut de l’âme, quand le geôlier détourne l’argent que le roi dépense pour le pain des prisonniers…

 

Dans une taverne de Pamiers on complote contre un juriste, Guillaume Tron : On veut rabaisser sa faconde. On boit du vin, on se retrouve à la maison, on mange du pain, et des noix, on reboit du vin, on  ne mange  qu’après avoir béni la table, ce jour là ce sont  des salaisons frites et des fougassettes… des petits pains fantaisie ?

 

Mais ces petites vies dites et dénoncées dans les registres d’Inquisition nous disent la vie et plus que la vie. Elles sont une fenêtre ouverte sur le quotidien de ce moyen âge obscur.

 

Plus haut dans la montagne, les petits villages de Prades et de Montaillou conservent une mémoire de résistance …et de foi hérétique.

 

 

Le pain au temps de la dernière Eglise.

 

« Les bons hommes Pèire et Jaume Authier disaient aussi que le pain posé sur l’autel et béni des paroles mêmes dont le Christ le béni au jour de la Cène avec ses apôtres n’était pas le corps du Christ, et qu’il était malhonnête et illusoire de dire cela, car ce pain est pain de corruption…. Mais le pain dont le Christ dit dans l’Évangile : «  Prenez et mangez… » est le verbe de Dieu… selon ce que dit l’Évangile de saint Jean : «  Au commencement était le verbe…. » Ils en concluaient que les paroles de Dieu étaient ce pain dont il est parlé dans l’Évangile et qu’en conséquence cette parole était le corps du Christ… »

 

 

Dans sa maison à Prades d’Aillou, Mengarde Buscail remarque que le pétrin a servi  et de fait, Brune, une voisine avait fait du pain chez elle pour deux bons hommes qui se cachaient dans une chambre de la maison. Son beau frère Guilhem Buscail lui présente alors les deux bons hommes au « teint blême » et vêtus de bleu…

 

La même Mengarde pour son malheur a assisté  à l’hérétication de sa belle mère , Raimonde  et a cru que ces «  amis de Dieu » , ces Bons hommes étaient de bons chrétiens….  Au point d’ailleurs de vouloir faire « consoler » (« hérétiquer » en langage inquisitorial) son enfant malade… Cette pratique n’était pas en vigueur dans l’Eglise cathare qui considérait qu’on ne pouvait baptiser que des adultes ayant l’âge de raison.

 

Guilhem Buscail me dit qu’il serait bon, si l’enfant approchait de la mort, que nous le fassions recevoir par ce bon homme, je répondis que je voulais bien. Mais comme j’avais entendu dire à l’hérétique de ne rien donner que du pain et de l’eau à Raimonde après l’hérétiquation, je demandai à Guillaume ce que l’on donnerait à l’enfant après. Il me répondit qu’après je ne lui donnerai plus le sein car le consolament ne vaudrait plus rien si l’enfant têtait ou buvait du lait…. Pour cette raison, il ne fut pas hérétiqué…. J’ai cru  que si mon fils  à la mamelle avait été reçu par les Bons hommes avant sa mort, il aurait été un ange de Dieu.

 

Elle fut condamnée au Mur et y resta 7 ans avant de voir sa peine commuée en port de croix.

 

Pèire Authié est un notaire d’Ax (les Thermes), il a réussi sa vie, il a l’amitié et la confiance du comte de Foix, il a une femme , des enfants, de l’argent, un troupeau de vaches, une maîtresse et des bâtards… (Enfin, « si à 50 ans t’as pas une maîtresse, des bâtards et un troupeau de vaches, c’est que t’as raté ta vie » ; et Pèire Authié avait, sur ce plan là  réussi la sienne.)

 

Et pourtant un jour, en lisant dans un livre avec son frère Guilhem il comprend qu’il ne peut faire dans cette vie son Salut. Ils partent sur ces chemins de Lombardie ou l’Eglise vivait en exil comme un phare lointain.  Puis Peire Authié revient au pays, porteur de cette lumière et revêtu du Saint Esprit,  à la tête d’une petite Eglise… 1300. Un nouveau siècle vient de s’ouvrir : il sera le tombeau de cette Eglise interdite. L’Inquisition  aura le dernier mot – tout en redonnant la parole à ceux qu’elle faisait taire. Et ces dernières confessions seront les plus vivantes.

 

La parole des Bons hommes, leurs pratiques sont rapportées désormais avec la plus grande précision, comme une justice ultime, un dernier testament…

 

Guilhem Travier de Verdun a été condamné à la prison à perpétuité… Le 22 avril 1325, il comparait devant Jacques Fournier. Il se souvient que, 25 ans plus tôt, alors qu’il était enfant, il demeurait auprès du prêtre Guillaume Gilabert, dont il était le messager. Il se souvient que ce dernier l’avait envoyé à deux reprises chez Arnaud Tisseyre de Lordat porter, à chaque fois, douze pains pour les bons hommes…..

 

La seconde fois, Arnaud Tisseyre lui présente Pèire Authier :

 

« Voici ce que Guillaume Gilabert vous envoie par cet enfant. A ces mots l’hérétique me dit : «  Mon fils, tu es le bienvenu. » Puis Raimond Sabatier me donna à boire un verre de vin.

 

Une autre fois l’enfant revient avec 5 ou 6 pâtés de poissons de la part du même prêtre pour les mêmes hérétiques… Raimond Sabatier lui présente Pèire Authier :

 

« Mon fils,  voici un monsieur, un saint, qui te rendra bon chrétien si tu veux le croire ». Après cela, il se leva et prit sur la table un morceau de miche qu’il me donna en disant que c’était du pain bénit, puis il me donna à boire d’un très bon vin. Quand j’eus mangé ce pain bénit et bu ce vin, Pèire Authier, prenant un livre de papier couvert de cuir rouge et le tenant ouvert entre ses mains, me dit ces mots : « Mon fils, fais en sorte d’être un homme bon et honnête et ne consens jamais à mentir, mais sois un bon chrétien. »…

 

A Arques, Pèire et son fils Jaume (Jacques) Authier se cachent chez Sibille et Raimond Peyre… Les bons hommes se tiennent près d’une huche qui était au pied du lit.

 

« Nous n’avons pas peur d’être dans la peine, nous ne cherchons qu’à  sauver les âmes… »

 

Mon mari leur donna à manger des poissons, des pommes, des noix, des noisettes du pain et du vin. Et les bons hommes eux mêmes se cuisirent des choux…

 

Ils disaient aussi que dans le sacrement de l’autel il n’y avait que du pain et du vin, ajoutant par dérision que si, dans ce sacrement était le corps du Christ, et s’il était aussi grand que le mont Bugarach, il y a tant de curés qu’ils l’auraient déjà tout mangé….

 

On vit, on meurt, et en ce début de XIV e siècle, les bons chrétiens sont rares et leur pain béni   précieux. Lorsqu’ils viennent à la maison, on leur donne deux pains, faits à la maison justement : «  pour l’Amour de Dieu… ». Le pain est un message d’amitié de solidarité et d’amour et une marque de foi à l’égard des Bons hommes comme le vin .

 

Mais on fait cela en cachette :

 

« Il ya 15 ans, un jour, Raimond de Laburat et moi étions sur  la voie publique près de l’hôtel de Raimond Peyre de Quié., et je lui demandais alors : «  Voulez vous voir de Bons Chrétiens ? » Il me dit et ou sont ces bons chrétiens ? je lui dis qu’ils étaient chez Raimond Peire de Quié, il me dit : attendez moi un peu, je vais jusque chez moi… je l’attendis , un moment et quand il arriva il portait sous ses vêtements une bouteille pleine de vin et un ou deux pains qu’il avait apportés de sa maison. »

 

On donne le pain et le vin  aux bons hommes et ces derniers répondent :

 

«  Que ce soit pour l’amour De Dieu. »

 

Le 23 mai en 1322, il fait froid.  À Ascou on parle de ce mauvais temps et on s’inquiète, car il neigeait et il pleuvait à la fois. Sur la place du village les hommes parlent : « (…)  si la neige couche les blés, ils seront perdus et il n’y aura pas de pain. »

 

Raimond Sicre imprudent tient le propos suivant :

 

S’il n’y a pas de pain dans le ventre de l’homme, il n’y aurait pas d’autre âme en lui. L’âme ne vaut rien s’il n’y a pas de pain.

 

On le dénonce pour hérésie et lui tente de se justifier auprès de Jacques Fournier … Mais il est retenu au Mur et l’Inquisiteur veut en savoir davantage. Il se rappelle alors avoir porté à Guillaume d’Ascou du lait, un soir, et d’avoir mangé avec lui de ce lait et des oeufs frits. On frappe à la porte… Florence la domestique va ouvrir , mais l’homme ne veut pas entrer ; il a un capuchon rabattu sur le visage.  Via Fora, partez partez ! Guillaume chasse le visiteur puis revient vers sa femme  Gaillarde toute tremblante et l’insulte :

 

« na Truissa » « Madame la  truie » je connais bien vos manigances, vos airs entendus et signes d’intelligence que vous avez avec Rixende, la femme d’Ascou Peyre Amiel, cette lépreuse, cette hérétique, qui aurait du être brûlée, vous serez brûlée , elle et toi. Tu lui a donné ce soir de l’huile …il n’ y a pas de vieille truie dont j’ai arraché les boyaux et le foie, qui ait comploté de telles affaires.

 

Furieux l’homme se met au lit et sa femme en pleurs part dans la nuit.. . Puis, en colère il se relève  et cherche sa femme et apprenant sa fuite il dit qu’il lui arrachera le foie.

 

Raimond Sicre quitte alors la maison et passe devant celle du dit Ascou Peyre Amiel  qui était parti six ans auparavant avec sa femme parce qu’il était lépreux – d’autres disaient que sa femme était hérétique. En arrivant il voit de la lumière et entend la fameuse Rixende dire à quelqu’un :

 

« Monsieur, j’ai bien peur que le pain que je vous ai fait ne vois ait pas plu : nous autres, femmes de la montagne, n’avons pas de tamis fins, et nous ne savons pas non plus pétrir de bons pains.  Cet homme répondit que le pain avait été bon et qu’il était beau…. »

 

Raimond Sicre s’approche de la maison et soulève, en s’appuyant avec la tête, un peu de toiture ; il voit alors plusieurs hommes assis sur un banc avec des capuchons bleus. Ils regardaient le feu.

 

Ce fromage est bon et beau… On fait de bons fromages dans cette montagne-ci, et aussi bons que dans les montagnes voisines. On en fait de meilleurs dans les montagnes d’Orlu et de Mérens… Les poissons que nous mangeons ne sont pas inférieurs aux fromages, ce sont de bons poissons ;..Les meilleurs  et les plus sains sont ceux de la vallée d’Ascou et de celle d’Orlu. Rixende répondit que celui qui avait envoyé ces poissons ce soir là l’avait fait pour lui faire plaisir comme l’avait fait Gaillarde qui avait prêté l’huile avec laquelle elle avait préparé ces poissons. C’est une des plus vaillantes femme de son village , mais elle a peur de son mari. Son mari c’est un grossier manant répondit un des hommes….

 

Autant pour le mari furieux, qui espionnait… mais se vengera devant l’inquisiteur.

 

 

Le tinhol ou tougnol. Quand j’étais enfant, on passait sous le château de Puivert en venant de Perpignan et on passait par Chalabre et  on allait visiter une tante à Sonnac. On revenait chaque fois avec une ou deux petits pains achetés à Chalabre : des « tougnols ». Ces petits pains avaient le goût et du pain et du gâteau, il y avait de l’anis qui parfumait le petit pain qui ressemblait à un gros croissant droit. Nous aussi on en mangeait un peu, pour le garder et le savourer longtemps…. Plus tard, j’en ai mangé à nouveau et je crois bien que les boulangers de Chalabre pensaient qu’un grand père ou arrière grand père boulanger avait inventé la recette…. Dans les registres d’Inquisition le tougnol existait déjà…

 

Retournons à Montaillou Béatrice de Planissolles est devenue célèbre. Maîtresse du curé de Montaillou, elle inspire romans et romanciers. Lorsque le 23 juillet 1320,  l’Inquisiteur Jacques Fournier, évêque de Pamiers l’interroge, il lui demande si elle n’avait jamais dit et affirmé que si le sacrement de l’autel était le vrai corps du Christ, il ne se laisserait pas manger par des prêtres, et que si il était aussi grand que le mont Domingal qui est près de Dalou, il serait depuis longtemps mangé par des prêtres…. Si Béatrice ne croit pas à l’hostie dans la pure tradition cathare elle croit néanmoins au pain (bénit des bons hommes), et en particulier dans ce petit pain qu’on appelle un tougnol ou tinhol…

 

Lorsqu’après avoir fui Béatrice de Planissolles est capturée, on trouve dans ses bagages :

 

« Un morceau de pain qu’on appelle Tinhol »

 

Guilhem Escaunier d’Ax a lui aussi consommé du tinhol que lui donnent les bons hommes :

 

« Qu’ils disaient être du pain béni… »

 

Arnaud  Teisseire de Celles  nous donne le prix  d’un tinhol : un tournois comme un tournois de vin, et il dit que pour ce prix il serait débarrassé de la suspicion d’hérésie qui pesait sur lui car il avait mal parlé.

 

Bernard Marty de Junac attend dans une cour sous un poirier son frère et l’hérétique qui étaient rentrés dans une maison…

 

« J’avais attendu un moment quand Arnaud vint vers moi et m’apporta un morceau  de pain de Tonhol et un verre de vin….

 

A Montaillou toujours, Raimonde Belot porte deux flancs de porcs salé  chez Guilhem Benet pour qu’ils soient fumés… vers none la voilà qui pétri son pain quand Guillelme vient lui rendre visite :

 

« Tu as reconnu le seigneur Guilhem Authier hier ? – Oui car il y a quelques années j’avais aidé Guilhem à rentrer du foin, avant qu’il ne soit « hérétique » – Il ne faut pas l’appeler hérétique. C’est un homme de Bien il faut lui faire une grande aumône. Tu ferais une grande aumône si tu lui envoyais de la farine qui est là : – Tu peux lui en prendre. »

 

Guillemette rempli alors un grand « grasal »  de farine et le porte au bon homme.

 

Raimonde Belot fut condamnée au Mur strict au pain et à l’eau…

 

 

Pèire Maury le pain de la liberté.

 

à Arques, le Bonhomme Prades Tavernier déjeune, il mange de bon matin du pain avec des poissons frits et boit du vin. Le berger de Montaillou Pèire Maury avait ce jour là pour déjeuner : des oeufs frits avec du petit salé…. l’hérétique donne alors à Pèire Maury du pain béni…. Toujours à Arques, en sortant de la messe, Pèire Maury  et Raimond Marty vont chez Raimond Maulen, ils entrent dans le « soutoul »  de la maison et vont saluer le bon homme Prades Tavernier qui était caché derrière une barrique. Pèire monte dans le « solier » pour y chercher du pain et trouve près du feu Raimond Maulen et sa famille ainsi que le passeur d’hérétique. Pèire prend-là du pain et de la viande et redescend dans le « soutoul »  où il dresse une table derrière la barrique. Lui et son compagnon mangent de la viande et du pain, et le bon homme des lentilles préparées à l’huile, du pain, du vin et des noix. Le Bon homme bénit bien sûr le pain et Pèire se souvient c’était un pain de miche. Et le pain béni fut distribué à toute la maisonnée. Pèire, en escortant ensuite d’Arques à Cubières le bon homme Félip de Talairac se souvient qu’au bout de la nuit ils se sont arrêtés pour manger en arrivant à Cubières ; et là le bon homme s’est endormi sur son manteau tandis que les bergers déjeunaient de pain et de lait.

 

Plus tard, à Laroque d’Olmes, Pèire Maury, son ami Bernat Bélibaste et le bon homme Félip de Talairac vont  déjeuner dans une taverne…  C’est jour de marché, on y achète du congre et une marmite de terre puis, dans une taverne, on loue le feu et on se prépare à manger et on fait la cuisine. Au milieu des autres marmites, on fait cuire le congre du bon homme à part  dans la marmite neuve et celui des bergers dans une autre marmite. l’hôtesse recommande de ne pas faire autant de dépense et de tout cuire dans la même marmite, Pèire répond de ne pas se soucier de cela et « qu’on lui payera bien son feu… » Bernat  nettoie vigoureusement un couvercle avec des cendres afin d’enlever les graisses animales et on  recouvre la marmite où cuisait le poisson du bon homme afin que le bouillon de viande des autres marmites voisines ne contamine pas la marmite du Bon homme.

 

Félip de Talairac, conseille du reste aux bergers d’acheter des petits oeufs pour les mettre sur la table pour montrer que l’on n’était pas hérétique et donc végétariens….Puis comme d’habitude le Bon homme bénit le pain et le partage….

 

Pèire  Maury  est revenu plus tard à Laroques d’Olmes pour  enlever sa soeur à son méchant mari… il l’a conduite jusqu’à  Rabastens et l’a laissée comme servante et selon ses désirs dans une maison sous l’église où vivait des bons hommes clandestins.  Il ne l’a plus jamais revue….

 

En 1309, le 15 août ce fut la grande rafle de Montaillou.

 

Le berger Pèire Maury  a franchi de nouveaux  horizons de liberté et dans le pays des sarrasins d’Espagne qui ne dénoncent pas les hérétiques eux, à Flix, il rencontre un bon homme, Raimond de Toulouse, compagnon de son ami Guilhem Bélibaste échappé du Mur de Carcassonne en compagnie de son frère Bernat… Chez la mère du berger Moffet, le sarrasin, on mange des figues , des raisins secs, des légumes, du pain et du vin. Là aussi, le Bon homme Raimond de Toulouse rencontré au passage du bac sur l’Ebre et compagnon de Guilhem Bélibaste, bénit le pain à la manière hérétique et en secret…

 

Dans les pâturages, le soir, on fait de l’ailloli et on mange du pain, on boit du vin. Le lendemain matin, le berger fait deux pains pour lui et ses compagnons…Pèire transporte  dans ses bagages de la farine : c’est lui qui fait le pain, en pleine nature et il précise qu’il part en avance sur le troupeau et les autres bergers, probablement avec une petite ânesse,  de sorte qu’à l’étape il a le temps de préparer une grosse miche (ou une galette ?) de pain et de la cuire pour lui et ses compagnons. Le pain est chaque fois béni par le Bon homme comme à l’accoutumé.

 

A Morella, chez Guilhem Bélibaste, avec Raimonde Junac  sa maîtresse et un tisserand, sans doute un client, Pèire mange au même tranchoir que  Guilhem Bélibaste ; mais celui-ci faisait semblant de manger de la viande et  mangeait du poisson qu’il avait au préalable caché dans son pain.

 

Guilhem Bélibaste sera brûlé vif  à Villerouge Termenès devant le château de l’Archevêque de Narbonne en 1321.

 

Trois ans plus tard, Pèire Maury comparaissait devant l’évêque et Inquisiteur Jacques Fournier :

 

Avez vous cru que le corps du Christ était au sacrement de l’autel après les paroles de consécration, ou qu’il n’y avait que du pain et du vin ?

 

« J’ai entendu dire aux hérétiques qu’il y avait là seulement du pain et du vin, car le fils de Dieu après avoir ressuscité des morts, dit à ses apôtres que désormais il ne serait plus entre les mains des pécheurs, et aussi que jamais plus des yeux de chair ne le verraient. Ils disaient aussi que s’il avait été aussi grand que la montagne de Morella, les prêtres l’auraient déjà mangé à eux seuls. »

 

Pèire Maury  gardait  souvent sur lui du pain béni par les bons hommes, un pain qui remplaçait les mots des Bons chrétiens absents. Pèire Maury a gardé au  fond du coeur leurs paroles lumineuses, jusque dans la nuit de son cachot. Il fut  condamné à perpétuité le 12 août 1324 au mur strict, à l’eau des tribulations et au pain de la douleur.

 

 

Jean-Louis Gasc 

 

Article en ligne sur le blog des Compagnons de Paratge: http://compagnonsparatge.blogspot.com/p/documents.html

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